L'olivier du Chameau

Publié le par Chérif Ouidir

Il existe  un endroit chez nous, appelé "Tazemurt b Ulgem" ou l' « Olivier du Chameau. »

 

         C’est un lieu-dit sans indication précise, mais connu dans toute la région. A cet endroit un olivier millénaire se dressait majestueusement sur le bord de la route nationale numéro 30, au sud du village de Taourirt el Hadjadj, dans la commune de Beni-Yenni "At Yenni".

     

    Ce bel arbre légendaire n'existe plus maintenant, léché peu à peu par les flammes puis dévoré par les feux criminels successifs des dernières décennies. Ce qui est encore plus  désolant pour nous, c'est ce nom insolite d'un lieu symbolique, témoin des nobles activités de nos parents, qui s'oublie peu à peu et s'efface à jamais de la mémoire collective. Les noms anciens qui disparaissent, modifiés ou changés sans réflexion, sont des parties de notre histoire, de notre culture et de nos traditions qui disparaissent elles aussi.

       

  Aujourd'hui, ils sont rares ou inexistants ces hommes sages et cultivés qui acceptent le rôle de gardiens de la mémoire collective, à chaque fois que l'un deux disparaît, c'est une bibliothèque qui disparaît aussi. Nous devons profiter de leur présence et graver dans nos mémoires leurs souvenirs et leurs connaissances qui peuvent nous apprendre un peu plus sur nous mêmes.

 

     "Tazemurt b Ulgem" est une histoire vraie, racontée par les anciens, un exemple de pratiques courantes dans nos villages, révélatrices de la générosité, de la solidarité, de la compassion et de l'hospitalité de la société Kabyle.

 

     Il y a de cela un certain temps, des marchands venaient du sud du pays, avec des caravanes de chameaux pour faire du commerce et du troc avec les gens du nord. A cette époque il n'y avait pas ou peu de routes carrossables en Kabylie, c'est par les chemins escarpés et taillés à flans de coteaux, à la largeur d'une ânée "Tsabga", savamment entretenus par les villageois, que passaient les caravanes de chameaux chargés de marchandises à vendre ou à échanger. Ces bêtes du désert ne sont pas adaptées aux sentiers raides et sinueux qui conduisent aux villages.  

 

  A un endroit où le chemin est plus abrupt et rétréci, un chameau trébucha et chuta : patte cassée !  C’est un drame pour les caravaniers. Une détresse incommensurable se lit sur le visage du propriétaire de la bête mal en point. Les villageois sont informés, comme d'ailleurs pour toutes les situations inhabituelles qui se produisaient autour de leur village, sans doute par habitude séculaire et eu égard aux différentes invasions et agressions vécues par le passé.

   

    Une rapide décision fut prise et toute la population y adhéra par compassion et générosité. Le chameau est sacrifié puis, accroché à l'olivier pour être dépecé. Depuis, ce lieu et cet arbre sont désignés sous le nom de : L'olivier du chameau ou  "Tazemurt b Ulgem".    

       Coupée en morceaux, la viande ainsi obtenue fut équitablement répartie à travers la population du village par les chefs de familles qui récoltèrent une somme équivalent au prix de la bête. Après avoir écoulé leurs marchandises dans les villages voisins, les commerçants voyageurs et leurs montures sont installés  à la place du village "ldjama" où fut érigé leur  camp d'hôtes pour la nuit.

      

  Les hommes et les femmes du village, par cet élan de solidarité hérité de leurs ancêtres ont transformé la tragédie en fête. Du café, des beignets, puis du couscous garni de viande du chameau, furent servis aux invités, autour d'un feu pour éclairer et chauffer, car en ces temps- là, même les nuits d'été étaient fraîches. Les bêtes qui firent la joie des enfants n’étaient  pas oubliées : des litières et du foin leur furent offerts, des figues sèches et des glands étaient  happés des petites mains de bambins téméraires par des lèvres baveuses de ces mastodontes.

       

 La lumière rouge du feu de bois de chêne et d'olivier projetait sur les murs les ombres des chameaux accroupis qui se mêlaient à celles des fillettes et des grand-mères en des mouvements de va et vient incessants. Elles étaient attirées par la curiosité et ce spectacle inhabituel. "C'est la fête ! " se disaient les responsables de "Tajmaït" et puis il fallait bien voir à quoi ressemblait l'animal qui est dans leur marmite. Une petite blonde accrochée au jupon de sa grande mère dit en parlant du chameau :

-Qu'il est moche, je ne mangerai pas ça !

-Tais-toi ! Répondis sa grand mère amusée ou agacée par les rires en chœur des jeunes, au sujet de la réflexion. C’était certain que beaucoup ne mangeraient pas cette viande peu connue. Elle allait sans doute être offerte aux chiens plutôt que d’être refusée. Il était de coutume et on ne pouvait s'y soustraire à cet acte de solidarité envers les petits paysans éleveurs à qui il arrivait de perdre accidentellement leurs biens (c'était la première forme de mutuelle ou d'assurance). Il faut noter que les bêtes malades étaient tuées, enterrées ou données aux chacals.  

 

   Le propriétaire du chameau a été totalement dédommagé de la valeur de sa bête et de sa marchandise avec en prime une outre "Ayedid" d'huile d'olive, une outre "Taylawth" de figues sèches et une autre, de glands. Ils repartirent heureux, sachant que, dans cette région l'hospitalité n'est pas un vain mot. Pendant très longtemps chaque année nous recevions la visite de ces commerçants avec leur caravane de chameaux jusqu'au milieu des années cinquante. Un jour, l'un d’eux nous révéla que c'est à son grand père que l'aventure arriva.

 

          Ce qui importe, c'est la vérité. Cette histoire a mis du temps pour arriver jusqu'à vous. Avec l'âge, on devient tous conteurs pour extraire de l'oubli, les péripéties de notre vécu. C’est dire, nos conteurs n'ont pas seulement une mémoire mais aussi une imagination très fertile pour concrétiser l'hospitalité donnée aux enfants des sables et à leurs chameaux. Que reste-il de notre olivier séculaire ? Une gaule oubliée derrière la porte ou une canne qui a dû guider des vieillards vers cette place devenue célèbre, pleine de récits et d'odeurs de chameaux porteurs de toutes sortes d'aliments et d'ingrédients : épices, henné, blé, sel, pierre d'alun "Azarif", l’encens "el djaoui", pignon de pin "Azoumbi", l'huile de cade "kedrane" et de la chaux qui a blanchi les maisons où ont grandi ces hommes et ces femmes à la grande moralité hospitalière.

Par Med Tabèche avec la collaboration de: J.Belhamri, A. Toumert & C. Ouidir.   Le 16 02 09 ; 22 08 10

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Publié dans Histoire

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Yahia OUNNAS 16/08/2015 14:55

Bonjour ,
Chaque fait transcrit , chaque phrase lue , Tout nous transporte en un Temps fascinant vers ce passé glorieux de nos Anciens qui ont su élever leurs élans innés de communautarisme en une force de résistance à toute épreuve ( dans la joie et dans le malheur ) ...Il y avait sùrement du bien etre dans cette Simplicité ... sans calculs et sans réserve .
A ne pas en douter , d' autres nouvelles du vécu d'avant la guerre 54 fouetteraient les Esprits de nos enfants sur les conditions de vie de leurs Arrières - Parents ... Merci .